Le Train de la Côte
C’était au temps où la Région du Var sentait bon la Provence :le thym et la farigoulette, que caressait seulement le Mistral.
Point de touristes dans les années 1852 dans ce qui était alors, sur le bord de mer, la Côte des Maures, un paradis sauvage et quasiment désert.
En 1882 des hommes d’affaires s’intéressèrent à la partie de la Côte comprise entre Hyères et St Raphaël ; en prévoyant la construction d’un chemin de fer à voie métrique qui allait permettre de lotir des terrains et de développer une activité économique.
Ainsi naquit, à l’été 1889, le « Train de la Côte ».
D’adorables petites locomotives à vapeur remorquaient deux à trois wagons de voyageurs à plate-formes ouvertes comme au « Far-West ».
Elles s’époumonaient dans la rampe de la Croix Valmer et se dandinaient dans les nombreuses courbes et contre-courbes entre Cavalière et Borme les Mimosas.
Les convois allaient leur petit bonhomme de chemin au bord de la Méditerranée, disparaissant
dans les tunnels pour réapparaître plus loin dans un nuage de fumée.
Les saisons s’écoulaient : odorantes au printemps, brûlantes en été, douces en automne et griffées par le Mistral en Hiver.
Les riverains s’étaient habitués au halètement du train et à son passage, rythmant ainsi la vie de tous les jours.
Le dimanche le train était pris d’assaut par une foule joyeuse avide de promenades et de farniente.
De temps en temps, il y avait quelques incidents de parcours.
Un jour, à l’époque des vendanges, le train fut arrêté près de La Foux (Golfe de St Tropez),
par des ânes chargés de hottes de raisin qui refusèrent obstinément de s’écarter de la voie !
Peut-être étaient-ils déjà ivres ?
En 1908, le père Escarel, revenant avec sa charrette de ramasser les haricots, s’engagea sur le passage à niveau, non gardé, de Carqueiranne; n’ayant pas vu venir le train Hyères > Toulon, son attelage fut percuté, seule la charrette fut endommagée et les haricots éparpillés !
En Décembre 1923, à la suite d’une fausse manœuvre d’un veilleur de nuit inexpérimenté, la locomotive, sous pression, qui devait assurer le premier train du matin, en gare de St Tropez
se mit en marche et se retrouva « le nez dans l’eau ».
Au petit matin, les pêcheurs tropéziens découvrirent avec stupeur une locomotive baignant au milieu de leurs « pointus ».
Un soir du printemps 1935, en rentrant au dépôt de Fréjus, la locomotive 230 T « Pinguely » aperçu, sur les voies de garage, un étrange convoi rutilant de bleu et de gris, avec de grandes baies vitrées. Cela ne ressemblait en rien aux wagons de voyageurs qu’elle avait l’habitude de traîner.
Rentrée sous la rotonde, intriguée, elle attendit que tout le personnel fut parti pour interroger ses sœurs. Celles-ci lui apprirent qu’il s’agissait d’ Autorails, fonctionnant au diesel (du nom d’un inventeur Allemand) et non au charbon.
Alors, dirent-elles, ils vont nous remplacer pour transporter les voyageurs et ce sera fini, nous ne pourrons plus nous promener à travers les senteurs de la Côte. Elles en conçurent une grande tristesse et se mirent à pleurer.
Au matin, les cheminots trouvèrent de grandes flaques d’eau au sol et ils en furent étonnés car il n’avait pas plu pendant la nuit !
« Pin-Pon » (Do-Mi, en musique) : 7 h 54, le premier autorail pour St Tropez venait de démarrer laissant échapper de sa toiture une légère fumée bleuâtre en ronronnant de ses deux cents chevaux et elles le virent disparaître avec vélocité dans la courbe de Fréjus-Plage.
Celui-ci allait « bon train » à 75 kms/heure. Il est vrai qu’il était jeune, plein d’entrain et avide de découvrir cette région qu’il ne connaissait pas, étant né au nord de Paris, à Creil (Oise).
Quelques années plus tard, un étrange événement se produisit.
Les locomotives virent arriver beaucoup d’hommes qu’elles ne connaissaient pas et parlant un langage inconnu.
Elles étaient étonnées de constater qu’ils avaient le regard toujours tourné vers la mer, la scrutant, même, avec des jumelles.
Alors on leur fit reprendre du service, à leur grande satisfaction, car les autorails n’avaient plus de quoi s’alimenter et restaient silencieux au dépôt. Elles savouraient leur revanche.
Le temps passa puis, d’autres hommes, parlant une autre langue, arrivèrent et il y eu de grands bruits et des explosions. On était en Août 1944.
Après quelques semaines tout redevint calme, mais le paysage avait changé et la voie était dévastée ainsi que le dépôt, des ponts, des gares. Cependant tout fut assez vite remis en état, sommairement.
Les locomotives rentrèrent définitivement au garage et les autorails reprirent du service tant bien que mal.
Et puis, un jour de Mai 1948 tout s’arrêta. Les Elus avaient décidé qu’il fallait être « moderne » et remplacer ce « tortillard » désuet par des autocars rapides et confortables.
Tout alla, alors, très vite, les locomotives et les wagons furent ferraillés et les autorails vendus en Espagne.
Quelques décennies plus tard …. En Août 1994, deux hommes octogénaires étaient assis devant un Pastis à la terrasse de Sénéquier. Il s’étaient connus par @Internet@, étant de fervents ferrovipathes. Te souviens-tu du petit train qu’on appelait aussi le « Train des Pignes », dit l’un ? Oui, tout à fait, mais maintenant il n’existe plus car tu l’as cassé il y a bien longtemps, en 1944, répondit « Gerhard » (de Berlin) à George (de Washington).
L’espace d’un éclair, les deux hommes en T-shirt et bermuda se revirent en treillis ……..
Well dit l’américain, mais si tu veux le revoir ton « Train des Pignes » je t’emmènerai le voir.
Mit Vergnügen répondit l’allemand, mais où et quand ? Ah ! ça mystère répondit George.
Les deux amis avaient fini leur verre, ils se levèrent et disparurent rapidement dans la foule.-
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25 Août 2004
Pierre Decey