Le Train de la Vallée Blanche

 

 

 

Raphaël faisait les cent pas sur le quai de la gare de Chamonix. Avec son uniforme bleu et sa casquette blanche, on aurait presque cru un officier de marine.

Il était, en effet, depuis quelques semaines, le chef de gare à la suite du départ en retraite de son titulaire.

Il menait tout cela d’une main de fer avec humanité, toutefois, ce qui le faisait apprécier du personnel.

 

Raphaël n’était pas content et tentait de masquer sa nervosité. Le train -Z-821/822 en provenance de

Martigny (Suisse) avait presque dix minutes de retard et il ne pouvait pas expédier celui à destination

de Vallorcine, la voie étant unique.

De plus le temps était maussade, la nuit avait été pluvieuse émaillée de quelques flocons de neige, les

sommets disparaissaient dans les nuages et la température était très fraîche.

Cela ne semblait pas dérouter les nombreux touristes venus pour les vacances de Pâques.

Certains étaient emmitouflés, d’autres déambulaient en short pour braver le temps.

 

Il s’apprêtait à téléphoner au service de régulation, lorsque l’automotrice rouge et blanche pointa son nez.

Au même instant les nuages se déchirèrent et le soleil radieux apparu. En fin de compte, l’après-midi

s’annonçait bien.

 

La mélodie d’annonce retentit suivie d’une voix féminine évaporée : « Chamonix, ici Chamonix, nous

vous souhaitons la bienvenue ». Raphaël bondit près du conducteur pour s’enquérir du retard.

Le motif était une trop grande affluence en gare du Buet, bloquant la fermeture des portes.

 

Il sentit une présence auprès de lui et se retourna aussitôt. C’était bien lui, comme sur la photo, un

grand jeune homme blond avec des petites lunettes, pantalon blanc, polo bleu, très « BCBG » (Bon

Chic, Bon Genre) ; Hans le petit fils de Gerhard qu’il avait un instant oublié. Celui-ci arrivait de

Suisse pour les vacances, ravi de l’invitation. Il lui serra chaleureusement la main et l’entraîna jusqu’à

son bureau, le temps de passer les consignes de fin de service.

Ils sortirent de la gare. Raphaël s’était changé, habillé « sportwear », c’était moins intimidant et ainsi

les voyageurs ne risquaient pas de l’interpeller.

 

Les terrasses des cafés s’étaient remplies et la chaîne du Mont-Blanc apparaissait dans toute sa  splendeur.

Ils montèrent dans l’automobile et à travers les rues encombrées, ils prirent la direction des « Praz »

où résidaient les parents de Raphaël.                                                                                                      Hans, habitué à la platitude de la région d’Hambourg était émerveillé, même s’il était passé à Zermatt

(Suisse) voir le Cervin ; il lui semblait qu’ici c’était plus décontracté !

Sur cette impression, la voiture s’arrêta devant le grand chalet « L’Edelweiss ».

 

Ils entrèrent dans la hall. Clémence et Jacques accueillirent Hans, quelque peu intimidé, avec empressement

et le conduisirent aussitôt au premier étage où une grande chambre avec balcon donnait sur « L’Aiguille

du Midi » de là  on pouvait apercevoir les minuscules cabines du téléphérique partant à l’assaut de la montagne.

Certains jours, il y a plus de quatre heures d’attente précisa Jacques en sortant de la pièce.

Il ajouta : « nous vous convions au salon à dix-huit heures, en attendant avec mon fils allez vous promener

et vous documenter à l’Office de Tourisme ».

 

On ne sait pas comment « IL » était arrivé ! En Stop ?

Lorsque Raphaël et Hans revinrent au chalet ils découvrirent « John » dans le hall conversant avec Jacques.

Ce grand gaillard athlétique aux cheveux châtain clair, mi-longs, vêtu d’un bermuda et d’un T-Shirt siglé

« Miami » au sourire ravageur à faire sombrer une escouade de filles venait de débarquer  - tout droit des

USA - expédié par son grand-père George.

 

Un brin de nostalgie envahit Raphaël au souvenir de son grand-père, Antoine, trop tôt disparu. Il aurait

tant aimé réunir ces vétérans. Son père s’en aperçut et il les poussa tous vers les escaliers en leur disant :

« à tout à l’heure, au salon ».

 

 

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Pas une minute à perdre, se dirent les jeunes, car sinon nous serons privés de dessert.

Bien sûr, c’était pour rire !

 

Autant la chambre d’Hans était ordonnée, autant celle voisine de John fut vite un capharnaüm.

Mais, toute réflexion faite, après la douche, il se dit qu’il fallait peut être ranger, car son nouvel

ami venait de frapper à la porte-fenêtre donnant sur le balcon pour lui faire admirer le paysage.

Déjà les cimes rosissaient dans le déclin du jour, les pics étincelaient comme des rubis et puis,

brusquement tout disparu, le soleil ayant pris congé du site.

 

Avec l’exactitude d’un chef de gare, Raphaël vint les tirer de leur contemplation, car le paternel

n’aimait pas attendre.

 

Les trois amis dévalèrent l’escalier entrèrent en trombe dans le salon en même temps que Clémence,

par l’autre porte, un instant éberluée.

« Mais vous êtes sorti de mon magazine » dit-elle.

« Oh, sorry, madam », murmura John qui ne maîtrisait pas encore toutes les subtilités de la langue

française.

En effet, John, avait totalement changé de « look ». Il était mannequin pour diverses marques

américaines de vêtements et il venait d’être recruté par un grand couturier français.

Jacques qui n’était pas au courant resta stupéfait et pria tout le monde de s’asseoir pour servir la

champagne.

 

A ce moment, la porte s’ouvrit sans bruit, le visage de Raphaël s’illumina, « Isabelle », la « jolie

voyageuse » entra. Hans fut sidéré, c’était l’hôtesse de l’Office de Tourisme, quant à John,

il ne savait plus quelle attitude adopter devant tant de charme.

« Photo » dit Clémence,  avant que tout le monde ait pu réagir le flash s’était illuminé, et le bouchon

de champagne échappant à Jacques traversa la pièce. -

 

 

« A votre Santé » - Les flûtes furent levés et dans un silence religieux chacun plongea avec délectation

dans celui quon appelle « le vin des Rois ».

La conversation sengagea. Jacques et Hans vantaient chacun les mérites du « Paris St Germain » et

du « Bayern de Munich ». Un match de foot, zéro à zéro, avait eu lieu récemment.

 

Les deux femmes avaient branché John sur les vêtements  car elles espéraient bien percer quelques secrets

de la prochaine mode dhiver, mais celui-ci nétait pas au courant.

Pour ne pas les décevoir, car latmosphère était chaleureuse, il émit quelques idées, qui par un heureux

hasard se révélèrent justes par la suite.

 

On passa à table dans la grande salle à manger. Clémence avait un goût exquis pour la décoration.

Quelques bougies parfumées jetaient une lueur diffuse sur la décoration florale.

La maîtresse de maison présidait avec à sa droite John, à sa gauche Hans ; en face respectivement :

Isabelle, Jacques, Raphaël.

 

John était « sur un nuage » (-Heureux-)  Cétait la première fois quil venait en France et son idée sur

les français quon disait « arrogants et pas accueillants » venait de changer.

Cela lui plaisait dautant plus quayant perdu sa mère il lui semblait la retrouver un peu en Clémence

dont émanait un certain rayonnement.

 

Jacques avait sorti une bonne bouteille de « Chignin » (vin de Savoie) qui serait à comparer les jours

suivants avec ceux de Moselle et de Californie.

 

Les deux jeunes gens navaient dyeux que pour Isabelle, si fine, si racée avec un « look » auquel Raphaël

avait succombé ce qui leur valut au bout dun moment un regard réprobateur de ce dernier.

 

 

 

 

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Le dîner sachevait et il était temps de passer au salon pour le café et faire plus ample connaissance.

 

Hans apprenait lhistoire de lart. Il avait fait « LEcole du Louvre » puis un stage au  « Rijksmuseum »

dAmsterdam, il entendait finir par Berlin. Il se destinait au professorat.

Il étudiait également la musique ou du moins se perfectionnait car il était naturellement doué.

Aussitôt lassistance le pria de sinstaller au piano. Il attaqua avec virtuosité « Les préludes » de Chopin, et enchaîna avec « Le Beau Danube Bleu » à la demande générale.

 

John vanta ses exploits sportifs : escalade, surf, canyoning et, aussi bizarre que cela puisse paraître,

certains dimanches, la conduite dune locomotive à vapeur dun train touristique « Virginia City »,

allant de cette ville à Gold Hill et vice & versa.

Mais il y avait aussi les longues séances de maquillage et de pose pour les publicitaires. Cétait quand

même un plaisir car surtout bien payé ce qui lui permettait quelques fantaisies; comme daller à Los

Angeles avec des copains ou mieux à Las Vegas où il avait gagné, un soir, cinq mille dollars aux machines

à sous. Bref, la vie était belle et il la prenait du bon côté contrairement à Hans qui était toujours un

peu soucieux en se demandant de quoi serait fait le lendemain.

 

Les braises rougeoyaient dans la cheminée, le feu était comme fatigué.

« Rak » le chien se tenait allongé immobile, à distance respectueuse de lâtre depuis quune étincelle

malicieuse avait jailli et lui avait roussi le museau.

On ne lavait ni vu, ni entendu. Cependant à larrivée du plateau de café il savança.

« Tenez, dit Jacques, si vous voulez vous faire un ami, cest le moment ». De fait le chien se présenta

devant les deux invités qui tenaient chacun un biscuit dans leurs mains et sen saisit délicatement.

 

« Bien - enchaîna le paternel- vous savez que vous avez une mission importante à remplir ; Raphaël

sera votre guide puisquil a pris quelques jours de congés pour cela. Vous pourrez skier, escalader,

prendre le téléphérique, mais noublier pas le principal. Maintenant, avant daller dormir, nous allons

passer à vos grands-pères respectifs, par Internet, les photos prises avant le dîner ».

 

 

Clémence et Isabelle avaient déjà « tiré leur révérence ».

 

La cloche de léglise sonna onze coups. Cétait tard.

 

Depuis le balcon les deux jeunes gens  regardèrent scintiller les lumières du village.

Au loin, ils aperçurent une traînée lumineuse, cétait le dernier train du soir.

 

La lune jouait à cache cache avec les nuages, les sapins immobiles montaient la garde.

 

Laboiement dun chien troubla le silence de la vallée, puis tout se tut.

 

Les montagnes avaient disparu, la nuit les avait subtilisées.

 

 

                                             *             *             *             *             *

                                                                                                                                       (Fin de la première partie)

 

5 Septembre 2005

Pierre      DECEY