Le Train du Vivarais

VOYAGE  EN  TRAIN  A  VAPEUR

Un pâle soleil éclairait les quais de la gare de Tournon, on était en Automne et les feuilles des arbres se couvraient d’or comme pour mieux se protéger des frimas à venir.

Une grande agitation régnait. Pas moins de deux trains devaient rouler ce dimanche.

 

Gerhard et George arrivaient au milieu de la foule des touristes avides d’emprunter un moyen de transport si antique, des enfants couraient et les mères inquiètent se démenaient pour surveiller leur progéniture, tandis que les pères  examinaient les installations ferroviaires.

 

George roulait des yeux de tous côtés à la recherche d’on ne sait quoi, mais en tous cas pas du chemin de fer. Hé bien, George, qu’y-a-t-il s’enquit Gerhard ? Je cherche la marquise et je ne la vois pas, tu m’avais pourtant dit qu’elle serait à la gare ; elle est en retard et va manquer le train.

Gerhard interloqué ne comprenait pas. Mais oui, reprit George, j’aimerais tellement rencontrer cette dame et lui parler. Tu imagines, rentrer aux USA et raconter à mes amis que j’ai eu la chance de ma vie de m’entretenir avec une telle personne. Ce serait comme si j’avais été à Versailles au temps de Louis XIV. Dans sa tête tournait la phrase de M. Jourdain :« belle marquise vos beaux yeux , etc»

Ou « vos beaux yeux, belle marquise, etc … », des souvenirs de la pièce de Molière « Le Bourgeois gentilhomme » dans laquelle il avait joué lorsqu’il était étudiant.

 

Gerhard partit d’un grand éclat de rire, il venait de comprendre la confusion de son ami.

La marquise, elle est là, la vois-tu ? Et ce faisant il pointa son doigt en direction de l’auvent de la gare destiné à abriter les voyageurs de la pluie et du soleil. C’est aussi cela, en Français, une marquise :

un simple abri de quai ! George fut pris d’un fou rire inimaginable, alors que le train arrivait du dépôt.

 

La « Mallet » n°413, rouge, entrait à petits pas, ses bielles brillantes d’huile se mouvant dans une sorte de     

danse fantastique tandis qu’un léger voile de vapeur s’échappait des cylindres soigneusement astiqués.

En haut l’équipe de conduite fière comme des seigneurs contemplait cette foule bigarrée et joyeuse  tout

en surveillant le panneau devant lequel il faudrait impérativement s’arrêter.

Une kyrielle de wagons de toutes couleurs : bleu, rouge, jaune suivaient tout en grinçant, c’était un vrai

« train-perroquet ».

Le convoi s’immobilisa en douceur et fut aussitôt pris d’assaut.

George et Gerhard optèrent pour la voiture-salon où les sièges étaient recouverts d’un velours gris-bleu.

Ils fermèrent la porte du compartiment pour être tranquilles, ouvrirent la fenêtre et prirent quelques photos.

 

Le personnel s’agitait sur le quai : « en voiture, en voiture, attention au départ » le chef de train siffla, le

chef de gare agita la palette verte et blanche et le contrôleur n’eut que le temps de sauter sur le marche-pied

d’une voiture, le train démarrait.

 

Un nuage de fumée et de vapeur  accompagné de quelques escarbilles emplit le compartiment dont la fenêtre fut prestement refermée d’autant  qu’on allait rapidement arriver au tunnel.

Le « Mastrou » se payait une petite pointe de vitesse sur la grande ligne « Lyon-Nîmes » dans laquelle était imbriquée sa voie métrique. Puis comme épuisé il s’arrêta au droit de la bifurcation en pleine courbe et

contre-courbe où commençait « sa ligne ». Prudemment il s’engagea, les wagons suivaient sagement ; le

mécanicien , le chef de train penchés sur le côté droit surveillaient la manœuvre. C’était réussi !

La « Mallet » siffla de bonheur et reprit de la vitesse. Oh ! Si peu : 20 / 25 kms/heure. Et c’était déjà :

St Jean de Muzols. Mais oui,  là où il y a les vignes du célèbre « St Joseph » appellation « Côtes du Rhône ».

Cela rappelait de bons souvenirs à Gerhard le jour où ayant un peu trop « appuyé sur la bouteille », c’est

à dire un peu ivre, après un bon repas avec des amis, l’aubergiste avait jugé sage de lui offrir une chambre.

 

Le « Mastrou » se faufilait dans la verdure de la vallée du Doux, les choses sérieuses allaient bientôt commencer, gravir  la rampe de 20 %° pour se hisser du fond des gorges jusqu’au plateau. On voyait

le grand pont construit entre 1470 et 1583 ayant résisté à toutes les crues, un viaduc, le tunnel de Mordane,

puis le passage bien nommé des « Étroits »

La machine donnait toute sa puissance, le bruit de l’échappement se répercutant sur les parois rocheuses

accompagné de longs coups de sifflets.

Mais la « Mallet » en avait vu d’autres  depuis sa mise en service en 1932 et ses deux trains de roue lui

conféraient une souplesse étonnante.

 

On arrivait à Boucieu le Roi, ancien bailliage royal en 1291. Arrêt de vingt minutes pour prise d’eau pour la machine; buffet de produits régionaux pour les voyageurs.

George et Gerhard en profitèrent pour descendre admirer et photographier la locomotive, parler au mécanicien et au chauffeur.

Mais ce grand jeune homme, là-bas, le contrôleur, Gerhard était sûr de l’avoir déjà vu.

Il l’aborda. N’êtes vous pas Antoine s’enquit-il ? Non, je suis Raphaël répondit celui-ci ; Antoine c’était

mon grand-père qui conduisait  l’autorail sur la ligne de St Tropez, dans le sud de la France.                        Vous le connaissiez donc ? Gerhard marqua un temps d’arrêt, pour plonger dans ses souvenirs.                                              

Oui, dit-il, c’était en Juin 1947, je m’étais trompé de train,  il m’avait aimablement renseigné et nous

avions parlé des moteurs diesel qui équipaient les nouveaux autorails. Mais au fait que sont-ils devenus ?

Comment, vous ne savez pas, rétorqua Raphaël ? Ils ont été vendus en Espagne après la fermeture de la

ligne. En fait, Gerhard le savait très bien et il avait son idée derrière la tête.

 

La locomotive siffla, il était temps de repartir. Les voyageurs remontèrent dans les voitures et le contrôleur

vint s’asseoir à côté des deux amis pour continuer la conversation. Cependant Gerhard, lui glissa à l’oreille

« plus tard » en désignant son camarade. Raphaël, intrigué, esquissa un sourire complice et sortit.

 

Le viaduc d’Arlebosc apparut, puis ce fut, le passage au long du rocher de « La Pierre qui Vire » la légende

veut qu’il tourne tous les cent ans, mais personne ne l‘a jamais vu.  Plus loin le château de Chazotte, dont

la propriétaire, Comtesse de son état, était un ardent défenseur  du petit train. La Comtesse a depuis quitté

ce monde, mais les mécaniciens honorent sa mémoire en faisant siffler longuement la « Mallet ».

 

Le convoi franchit le 45ème parallèle où commence le « Midi ». On était ainsi à mi-chemin du Pôle Nord et de l’Equateur (5.000 kilomètres de chaque côté).

Le « Mastrou » fit une entrée triomphale en gare de Lamastre au son de la fanfare locale tandis que la foule

bruyante se déversait à flots dans une ambiance bon enfant, de plus c’était le jour du marché.

 

Les deux amis ne perdirent pas un instant. Caméscope et appareil photo au poing ils entreprirent de photographier les étals.

Les commerçants les trouvaient si sympathiques qu’ils leurs offraient des morceaux de jambon, de

fromage et à boire.  Et ils les questionnèrent car il leur semblait bien qu’avec leur accent, c’était des

« Esstrangèsse » comme on dit dans le Midi pour désigner les Etrangers, même si ce sont des Français d’une  autre région ou des Parisiens de Paris !

Ah ! Vous êtes Américains  dit le gros charcutier, admiratif et curieux, vous avez pris « Le Mastrou » ?

George et Gerhard lui répondirent dans un français parfait qui le laissa pantois : « Oui, nous venons des

Etats-Unis, nous aimons beaucoup les chemins de fer, et nous sommes enchantés de cette ballade ».

L’homme se sentit en « pays de connaissance » et il leur conta l’histoire suivante :

« Savez vous que la ligne a été supprimée en 1968, puis reprise par une Association Touristique en 1969.

En 1971 un Américain qui avait une riche collection de trains, avait acheté une « Mallet », la 104, mais en

définitive il ne la rapatria pas - aux USA- et celle-ci resta à Tournon ».

 

Pendant ce temps un attroupement s’était formé et on entendait : « c’est lui, tu crois ? Si, je te dis que c’est

Lui. Qui lui ? Mais un acteur américain répondit une voix. George se retourna, il était le sosie presque parfait de la star.

Il le savait et cela l’amusait beaucoup de distribuer des autographes et d’entretenir la confusion.

 

Gerhard en avait profité pour s’éloigner, accompagné de Raphaël qui l’avait rejoint quelque peu intrigué.

Ils eurent un long conciliabule, avec force explications et hochements de tête. Tout cela s’avérait fort

passionnant jusqu’au moment où George dégagé, enfin, de la foule de ses admirateurs arriva essoufflé.

Où étais-tu donc passé ? Interrogea--t-il. Oh ! Je me préoccupais de trouver un restaurant et notre sympathique contrôleur m’en a recommandé un fameux.

 

Le déjeuner fut fort agréable, sur une terrasse ombragée. Le temps était délicieusement doux et incitait à la rêverie d’autant que le petit vin rosé bien frais commençait à faire son effet. Une sieste s’imposait dans les chaises longues situées un peu plus loin. Le bruit des touristes s’estompait peu à peu laissant la place au

concert des cigales.

 

Après cet intermède, il était temps de regagner la gare, d’autant que commençait le ballet des locomotives.

La 413 se dirigeait vers le tas de charbon pour faire provision puis fut tournée sur la plaque du dépôt et

repartit se mettre en tête de sa rame. Quelques instants plus tard la 403 -de couleur verte- fit de même.

Déjà 16 h 00, il était temps d’embarquer. Gerhard et George choisirent une voiture à boggies ayant des    airs de grand express. La locomotive siffla et le convoi s’ébranla en douceur dans un nuage de fumée et

de vapeur qui se perdit dans les ramures des arbres.

 

Raphaël vint les rejoindre et leur apprit qu’en 1876, Monsieur Freycinet, alors Ministre des Travaux Publics

avait décidé de doter la France d’un réseau complémentaire destiné à desservir les petites villes laissées à

l’écart par les puissantes Compagnies de Chemin de Fer.

Il s’agissait de désenclaver la Haute-Loire et l’Ardèche en leur donnant un débouché sur la Vallée du Rhône. C’est ainsi que furent construites trois lignes dont le point de raccordement central fut fixé au village du « Cheylard » à 430 mètres d’altitude. Mais ce n’était pas le point le plus élevé. On le rencontrait

près de St Agrève -1060 mètres- sur l’autre tronçon de ligne sauvegardé en provenance de Dunières.

En hiver, il n’était pas rare que les trains fussent pris et bloqués dans des congères de neige de plusieurs mètres de haut. Le trafic était alors suspendu malgré tous les efforts et le courage des cheminots.

 

Le train eut d’illustres voyageurs, tel : Paul Valéry, Georges Courteline et même Maurice Ravel.

Le temps passait ainsi émaillé de quelques incidents : rencontre avec une vache, ou une automobile, ou

wagons partis à la dérive parce que mal immobilisés.

La guerre de 1939-1945 laissa le réseau exsangue par faute d’entretien. Les Pouvoirs Publics s’en désin-

téressèrent, le trafic voyageur et marchandises s’effondra. Le déficit s’accrut et les nouvelles compagnies

d’autocar s’empressèrent de faire une concurrence farouche ce qui entraîna la fermeture générale de tout

le réseau le 31 Octobre 1968.

Mais c’était sans compter sur l’audace et la ténacité d’une poignée d’amateurs du rail qui décidèrent de

sauver ce qui pouvait l’être. C’est ainsi que naquit l’association « CFTM » dont le siège est à Lyon et

qui exploite le tronçon « Tournon - Lamastre ».

 

On venait déjà de passer St Jean de Muzols, le train ralentissait, puis s’immobilisa au droit du signal

protégeant la grande ligne sur laquelle il allait s’engager. Feu Vert ! La « Mallet » démarra avec souplesse. Tout le convoi grinçait en se tortillant sur l’aiguillage. Puis ce fut la dernière pointe de vitesse

avant d’entrer au terminus de Tournon - « Tous les voyageurs descendent de voiture » nasilla le haut

parleur.

 

Raphaël se leva le premier, il invita ses deux nouveaux amis à en faire autant et à le suivre.

Ils se frayèrent un chemin dans la foule qui encombrait le quai, traversèrent les voies pour se diriger vers

un grand bâtiment.

Le jeune homme ouvrit une porte. Les trois hommes entrèrent. Un jour finissant entrait pas les rares

ouvertures. Les yeux s’accoutumaient difficilement.

Alors Gerhard fit faire un quart de tour à George et théâtral dans un large geste de la main, annonça :

« Je te présente l’autorail  du « Train de la Côte » ».

Hé, oui ! C’était bien LUI l’autorail bleu et gris, pas du tout défraîchi ; racheté à la Compagnie Espagnole, il avait été entièrement restauré. George le reconnut. Après la grande tourmente de 1944, il avait voyagé

à son bord jusqu’à Saint Tropez, lors d’une trop courte permission.

Merci, balbutia-t-il en serrant les mains de Gerhard et de Raphaël et ses yeux s’embuèrent d’émotion.

Puis, il apposa ses deux paumes sur la carrosserie de la motrice comme pour lui dire : « je suis heureux de

te retrouver » - Allons, dit le contrôleur il faut arroser cet événement. Ils sortirent et se dirigèrent vers le

café de la gare juste au moment où le soleil finissait de s’éteindre derrière les collines de l’Ardèche.-

 

ÉPILOGUE

 

Gerhard et George sont maintenant trop âgés pour voyager. Ils correspondent par Internet et la webcam

ainsi qu’avec Raphaël qui s’est marié depuis avec une jolie voyageuse.

Les soirs d’hiver ou pendant les vacances ils racontent à leurs petits enfants, la merveilleuse histoire du

« Voyage en train à vapeur ». -

 

 

 

1er Mars 2005

Pierre  Decey