01-26-05
Le Miroir
La vie peut être pleine de poésie
L’accrochage d'un miroir sur un mur comme un reflet sur la joie et l’amour
Dans un petit restaurant de
la rue Witherspoon, à Princeton, Eva et moi déjeunions. Sa blonde chevelure semblait souligner son
visage comme un beau cadre de tableau. Ses
yeux lumineux reflétaient la lumière qui arrivait des fenêtres. A quoi pensait-elle ? Se souvenait-elle de toutes les années de
notre vie commune ? Quelqu'un parlait
français à la table voisine. Soudainement,
je pensais au miroir français que nous avions eu dans notre appartement de
Cannes.
Ce souvenir remontait à
plus de vingt-cinq ans. Nous étions
jeunes et nous voyagions à travers la Provence, pour nous rendre à Cannes, dans
notre appartement récemment acquis. Nous
faisions halte pour déjeuner sur la charmante place centrale de la vieille ville
de Maussane. Il régnait un grand calme;
nous n'entendions que le tintement du jeu de boules auquel se livraient
quelques hommes du pays. Une grande
vieille fontaine se dressait là à l’ombre, décorée de cygnes exotiques. C'était au temps où le stationnement des voitures
était interdit sur cette place, alors que maintenant il asphyxie tout.
Après le déjeuner, nous flânions
dans la rue principale – ou bien s'appelait-elle rue Napoléon, après que ce
dernier ait traversé la localité en revenant de sa victoire d'Italie ? – Nous
entrions chez l'antiquaire et c'est là que nous découvrions ce magnifique
miroir. Il devait mesurer plus de deux mètres
de haut. Le cadre était somptueux, décoré
à la feuille d'or. Il était surmonté
d'un décor en ondulation qui maintenait un blason où s'abritaient des initiales entrelacées. Je les interprétais
immédiatement comme les initiales d'Eva « ES » – ou bien appartenaient-elles à Eugénie,
la plus belle et assez audacieuse fille d'un noble de la région, perpétuée dans
la poésie romantique de la région ? J'achetais
le miroir pour notre nouvel appartement et pendant des années, j'ai vu se refléter
Eva comme « mon » Eugénie.
Quand nous avions accroché le
miroir sur le mur du grand salon de notre appartement, Eva avait élevé l'un de
nos jeunes fils devant le miroir, afin qu’il puisse mieux le voir. Il avait tendu ses petits bras de joie. Des années de lumière et de bonheur commençaient
pour nous, à Cannes.
Tous les matins, quand nous
nous réveillions, nous pouvions voir le lumineux ciel bleu se refléter dans le
miroir. Soulevant nos têtes un peu plus
haut, nous pouvions voir le vieux pin araucaria au dehors, dans la lumière du soleil,
et derrière la plage dorée, l'étendue bleue de la Méditerranée parsemée de
voiles blanches, et plus au loin les Iles de Lerins.
Plus tard dans la journée, nous
nous asseyions souvent dans notre jardin, entourés par les buissons d'agapanthes,
les oléandres épanouis et les palmiers que nous avions plantés. Chaque fois que nous nous retournions sur la fraîcheur
de l’appartement maintenue par les murs de pierre épais, nous pouvions voir le
miroir – et dans le miroir observer si l'un de nos jeunes enfants demeurait sur
le lit – pour une fois, en tranquillité angélique – où s'il faisait quelque
chose à connaître au plus vite.
Certains après-midi, je me
reposais seul sur le lit, simplement pour rêver et quand j’ouvrais les yeux, j’examinais
le miroir. Quel bonheur je ressentais si
Eva qui était dans le jardin se retournait avec un sourire, m'invitant à aller
nous baigner dans l’eau bleue et tranquille de la mer!
Lorsque les soirées étaient
fraîches, souvent nous nous asseyions sur un inconfortable mais « antique
» sofa placé sous le miroir, ou nous nous installions autour de la table sur
des chaises anciennes tout aussi inconfortables, et nous jouions au tarot. C'était un amusement pour tous si le miroir
permettait de découvrir les cartes de notre adversaire.
* *
*
Les années se sont écoulées.
Nos enfants ont grandi, ont fait leurs études, et commencé à travailler. Il n'y avait plus assez de temps libre pour de
grandes vacances à Cannes, et profiter de la plage, du jardin, de l'appartement
; nous le vendîmes.
Ainsi arrivait le jour de
partir. L'un de nos fils nous avait
accompagné afin de nous aider à déménager le gros mobilier. Nous avions l'intention de ne pas emporter le
miroir et d'essayer de le vendre à Cannes. Mais notre fils protestait, disant qu'il se
souvenait combien nous avions été heureux lorsque nous avions fait cette
acquisition, et qu'il fallait l'emporter. Il déclarait qu'il le voudrait plus tard s'il
avait une situation et un appartement à lui.
Je
louais un petit fourgon de livraison juste assez
suffisant pour contenir le mobilier que nous voulions emporter, y compris le
miroir, mais néanmoins énorme pour une conduite facile. Je prévenais Eva que si elle me remplaçait au
volant, elle devrait « faire très attention de ne pas couper les courbes
avec ce genre de véhicule ». En définitive,
nous décidions que je conduirais moi-même, faisant d'une traite les 1000 kilomètres
jusqu'à Munich ou nous avions notre nouvel appartement. Nous arrivions tard dans la nuit ; j'étais épuisé.
Je repérais un emplacement de stationnement libre juste en face d'une
Mercedes toute neuve. J'effectuais la
manoeuvre pour me garer, et nous entendions un bruit de craquement. J'avais tourné trop brusquement, et heurté un
phare de la Mercedes. Eva me regardait
et disait : »tu dois faire très attention de ne pas couper les courbes avec ce
genre de véhicule » !
Notre nouvel appartement de Munich était trop petit pour le grand miroir. Son grandiose cadre français semblait égaré
parmi le mobilier utilitaire nordique Ikea. Ainsi nous l'entreposions dans la cave, bien
emballé dans une vieille couverture de couleur turquoise pâle, et de plus protégé
par un vieux matelas de camping en mousse bleue. Quelle déchéance pour ce noble miroir ! Plus de soleil, plus de lumière, plus
d'heureux reflets, durant de nombreuses années ! Parfois, lorsque je devais aller à la cave, je
pouvais juste voir l'ornement doré avec le blason dépasser du laid emballage,
comme s'il m'implorait.
Un jour, nous rendions
visite à notre fils installé à San Francisco.
Il avait acheté un bel appartement dans le quartier de Marina, à peu de
distance de la baie, avec un accès au toit-terrasse de l'immeuble. De là, nous
avions une vue panoramique sur le Golden Gate Bridge, l'étendue bleue de la
baie parsemée de voiles blanches, et plus au loin quelques îles.
« Cela ressemble un peu à
la Méditerranée » disais-je.
« Avez-vous encore le vieux
miroir ? » demandait mon fils.
Quelques mois plus tard,
nous trouvions une possibilité pour transporter le miroir de Munich à San
Francisco. Lors d'une visite suivante
chez notre fils, je l'aidais à suspendre le miroir sur le grand mur, derrière
la table de la salle à manger. Même sa
petite amie reconnaissait qu'il était très beau à cet emplacement. Comme les Français diraient « Ça fait Grand
Salon ». Quand nous regardions d'un
certain angle, nous pouvions voir le ciel bleu et les rayons du soleil
californien se refléter à travers la fenêtre du living qui laissaient entrer la
fraîcheur de la baie.
Nous devions fixer
solidement le miroir dans le mur en raison du danger de tremblements de terre. Quant tout fut achevé, tard dans la soirée,
Eva éleva notre jeune petite-fille afin qu’elle voit un peu mieux le miroir. Elle a souri et tendu ses petits bras de joie.
Ensuite, nous avons joué au tarot, assis
tous ensemble autour de la table de la salle à manger sur des chaises de
cuisine plutôt inconfortables. Notre
fils déclarait qu'il pouvait de nouveau voir mes cartes se refléter dans le
miroir.
Avant d'aller nous coucher,
je regardais une fois de plus dans le miroir. Je voyais Eva se refléter
près de moi. Sa blonde chevelure
semblait souligner son visage comme un cadre doré. Ses yeux toujours lumineux reflétaient la lumière.
Son sourire toujours avait quelque chose
d'Eugénie.
Pensait-elle de toutes les
années heureuses de notre vie commune ?
Eva, je t’aime !