1-26-05

Les Tigres de Joe

Un échec dans la vie un homme exceptionnel pour moi

 

Cette soirée en Arizona me revient souvent en mémoire.  Cette soirée, il y a dix sept ans, jai vu Joe pour la première et la dernière fois ... vraiment ?

 

Cétait en octobre 1978 dans Scottsdale, en Arizona. La foule des touristes dété était partie; les visiteurs dhiver nétaient pas encore arrivés.  Les jours étaient encore ensoleillés et chauds, mais les soirées devenaient fraîches.  Je me trouvais avec mon vieux collègue Georges au restaurant « Grapevine ».  Beaucoup venaient là, à cette époque, pour voir les belles serveuses; quant à nous, nous voulions simplement profiter de la nuit étoilée depuis la terrasse sur le toit, et déguster la pizza grecque, spécialité de la maison.

 

Georges avait près de soixante-dix ans et semblait fatigué.  Il me parlait de son grand projet décrire un livre mieux encore une analyse et théorie complète en plusieurs volumes sur la société humaine.  Je lui suggérais de procéder par petites étapes, en commençant par un article court sur le sujet, et je linvitais à se mettre à louvrage rapidement, pendant quil avait lénergie de penser et décrire.  La vie passe tellement vite.

 

Latmosphère du restaurant devenant bruyante, nous sortions de la ville pour atteindre un petit endroit tranquille au-delà de la ville de Care Free. Nous passions Raw Hide, la ville en décor western, recrée pour beaucoup de films de cow-boys, avec des spectacles de canonnades simulées entre sheriff et gangster tous les soirs.  Enfin, nous laissions les interminables aménagements suburbains, derrière nous.

 

Comme la route sélevait à travers lobscurité des collines éloignés, nous pouvions admirer les milliers de lumières de Scottsdale, encore visibles dans le paysage en contre-bas, sétaler comme si elles étaient sur le plateau magique dun bijoutier.  Le ciel avec ses étoiles brillantes se prolongeait loin au-dessus de nous et du sombre désert.  Un lapin traversa la route dans le faisceau des phares de la voiture, puis se mit à labri derrière un cactus.

 

Rapidement, nous approchâmes de Care Free et de ses énormes rochers rouges. Nous traversâmes la ville, passâmes devant les élégantes maisons dhiver des riches du nord, pour atteindre finalement les maisons plus anciennes de Cave Creek.  Juste face à nous se dressait un grand bâtiment, comme une grange basse, faite de vieux panneaux de bois terne « Chucks Corral » éclairé seulement par une simple lanterne de rue et le néon rouge dune publicité de bière à la porte.  Désirant une boisson, nous décidâmes de nous arrêter et dentrer.

 

Nous franchîmes le seuil, accompagnés du grincement des charnières de la vieille porte. A lintérieur, il faisait aussi sombre quà lextérieur.  La grande salle était équipée de tables de restaurant, mais personne ne les occupait.  Un vieux juke-box avec ses lumières typiques multicolores était adossé au mur du fond.  Un grand bar était sur le mur de droite, en arrière.  Un peu de lumière provenait dune simple ampoule pendant au plafond.  Deux vieux hommes étaient assis là, avec des vestes et des chapeaux de cow-boys comme dans un film de western.  Le barman, tête chauve et moustache noire, lisait un journal.  Il nous jetait furtivement un coup doeil. Georges et moi commandâmes une bière.

 

Apres un long silence, je dis à lun des vieillards « ça se rafraîchit dehors ».

 

« Ouais » fut la brève réponse.

 

Silence de nouveau

 

«Cest très calme ici » dis-je

 

Après quelque hésitation vint la réponse : « Ouais ».

 

Un autre long silence fut interrompu par la surprenante question « Doù êtes-vous les gars ? ». Nous étions acceptés et ces vieillards au bar étaient prêts à communiquer avec nous.

 

Bientôt, il nous apprîmes que tous les deux étaient retraités et vivaient ici, seuls, depuis assez longtemps, ayant perdu leurs familles. « Que faire dautre ? Rien » dirent-ils

Silence de nouveau.

 

Finalement lun deux dit en jetant un coup doeil a lautre « Joe a ses tigres »

 

Des tigres !?

 

A pressent cétait a mon tour de demeurer muet un moment; puis je dis « cest bien »

 

« Ce nest pas bien » fut la réponse. « Cela coûte cher de les nourrir »

 

Apres un temps de réflexion, jacquiesçais « non ce nest pas bien »

Javais mordu à lhameçon, à pressent venait le crochet. 

 

« Moyennant rétribution, Joe pourrait vous les montrer »

 

Ils avaient trouvé comment nous utiliser et espéraient un divertissement.

 

Joe était petit et très mince, avec un visage ridé, pas rasé, comme si la chaleur du désert lavait asséché.  Il nous regardait de ses yeux foncés et fatigués, avec un air suppliant.  Je regardai Georges, qui me regarda.  Silencieusement, nous avions compris tous deux que nous étions là pour quelque chose.  Les tigres de Chucks Corral à Cave Creek étaient certainement sans risque dans cet énorme poulailler, avec ces gardiens.  Peut-être était-ce même des tigres en papier ?

 

Finalement, je sortis 5 dollars de ma poche et les mis sur le bar à côté de Joe.

 

« Autant pour chacun de vous » dit lun des vieux hommes. Quel caractère !  Il doit avoir été autrefois homme daffaires ou maquignon … ou il reconnaît un greenhorn quand il le voit.

 

Ça valait le coup pour avoir de lamusement.  Je mis un second billet de 5 dollars sur le bar !

 

Joe esquissa alors un sourire.  Il finit sa bière et se leva.  Nous comprimes quil fallait finir également nos bières et le suivre.  Joe se dirigea à lautre bout du bar vers une porte arrière. Quand it sortit, elle grinça autant que la porte dentrée.  Nous le suivîmes.

 

Dehors, la nuit était noire comme elle ne lavait jamais été.  Joe disparut dans lobscurité ;  puis, avec un déclic, cinq lumières sallumèrent.  Montées sur de hauts poteaux, elles fournirent un éclat inattendu.  Néanmoins, cette lumière était faible pour la grande cour de sable que nous découvrions.  Sur la gauche it y avait une vieille carcasse de voiture une Chevy puis une cabane basse en tôle ondulée, fouillée, puis une autre épave un camion de ramassage brun au milieu de quelques pneus et autres pièces de voitures abandonnées.  Derrière la cour de sable et sur la droite, nous apercevions des masses de roches énormes, encerclant totalement cet espace.

 

A notre surprise, le centre de la cour était occupé par une barrière circulaire métallique dau moins 6 mètres de diamètre, et environ 4 mètres de hauteur, reliée par un tunnel métallique de faible hauteur a une cabane en tôle ondulée.  À lintérieur de la barrière circulaire nous remarquions de hauts tabourets, comme dans un cirque.

 

Joe nous regarda pour voir si nous le croyons à présent.  Son copain considérait tout ceci avec une impression de grande fierté.  Cétait lui qui nous avait parlé des tigres.  Le barman apparut à la porte observant notre réaction.

 

Je dis « Où sont les tigres ? »

Joe me lança un regard offensé.  Ne lavais-je pas cru ?

Il marcha vers le fond de la cabane. Je le suivis en trois enjambes.

« Il ne faut pas les effrayer » dit-il. « Ils naiment pas sortir dans la nuit »

 

Il ouvrit la porte de la cabane. Une intense puanteur de tigres se répandit.

A lintérieur, Joe alluma une faible lumière.  Derrière une grille, je distinguai quatre gros tas de poils sur le sol.

 

« Hé » appela Joe; « Hé, Hé » 

 

Il saisit un long pique et donna un coup dans les tas de poils.  La tête dun tigre surgit, puis une seconde. 

 

Cela prit du temps, mais finalement quatre tigres se mirent sur leurs pattes.  Etait-ce des tigres ou seulement des peaux de tigres lâchement suspendues sur de longues barres, et pendant en faisant des plis.  Cétait certainement les tigres les plus vieux et les plus maigres jamais vus, dignes du Livre des Records.

 

Joe continua de pousser les tigres, pousser et pousser, appelant chacun par son nom, jusquà ce que le premier se mette lentement à marcher vers louverture menant au tunnel clôture.  Cétait une réelle promenade de tigres silencieuse, élastique, presque coulée comme dans un ralenti de film, mais aussi soumise, sans quête de proie.

 

Les autres tigres suivirent, nous évaluant sournoisement au passage.  Le dernier obtint une poussée supplémentaire de Joe; il se retourna avec un grognement profond et menaçant un écho du temps passe, un rappel de la vie de ses ancêtres en liberté, de sa propre jeunesse dans larène du cirque comme le tonnerre saffaiblissant dans le lointain.

 

Nous quittâmes la cabane pour observer la progression des quatre gros félins par le tunnel clôture.  Ce pouvait-il quil reste un certain feu vert miroitant dans leurs yeux ?  A lintérieur de larène, chaque tigre bondit sur un tabouret, en douceur mais rapidement, montrant en ce bref instant, son énorme taille et les restes de sa puissance. Puis tous les quatre sassirent tranquillement.

 

Joe entra dans larène par une petite porte quil ferma a clé soigneusement derrière lui.  Il avait laisse son chapeau dehors; maintenant, il tenait un fouet et un grand cerceau dans ses mains.  Le spectacle pouvait démarrer.

 

Joe se tenait droit à pressent, tendu, comme sil était plus jeune.  Sa voix était forte, claire, déterminée.  Le fouet claqua.  Les tigres se recroquevillèrent.  Soudainement, deux tigres des côtés opposés sautèrent en même temps de leurs tabourets, lun au-dessus de lautre, pour atteindre le tabouret libéré.  Les deux tigres demeurant en place devenaient nerveux.  En grognant, ils montraient leurs pattes.  Sur un claquement de fouet et un ordre court de Joe, à leur tour, ils échangeaient leurs sièges.  Joe se tourna vers nous, lentement et prudemment, sans quitter des yeux les tigres.  Georges et moi, les seuls clients, applaudîmes énergiquement.  Mais le bruit se perdit dans la grande cour de sable, avec un retour décho fantomatique répercuté par les roches, comme sil venait dun large public de lancien temps.

 

« Hé » appela Joe dans larène. « Hé, Hé! »  Il tenait le cerceau en lair. « Il ny a plus de feu ».

 

« Non, tu sais bien que cest interdit ici » ajouta son copain qui se tenait près de nous. « Mais que veux-tu Joe ? Tu es tranquille ; pourquoi revenir dans le passe ! En ce moment le feu de la vie est encore en toi. »

 

Un tigre sauta dans le cerceau, puis le second et Joe leur fit signe de la main.

 

« Ils sont fatigués » dit-il en jetant un morceau de nourriture à chacun.  Tandis que les tigres mangeaient avec avidité leur petite ration, Joe se tourna vers nous.  Avec un mouvement rapide du bras, il salua pour signaler la fin de la représentation, se tenant alors droit et fier.  Nous applaudîmes encore plus longtemps et plus fort quavant.

 

Les tigres retraversèrent le tunnel.  Ils semblaient tenir leur tête un peu plus haute, comme si leur promenade était plus agréable.  Ils hésitèrent devant louverture sombre de la cabane, se retournant vers nous.  Alors, nous vîmes le premier se glisser dedans, suivi du second, puis le troisième, et finalement le quatrième nous regardant une fois encore, avec la tête abaissée.

 

Joe resta seul dans larène, tenant son fouet et son cerceau.  Il les posa lentement, sortit delarène et verrouilla la porte soigneusement, apparemment avec hésitation.

 

Le copain de Joe se tourna vers nous. « Très bien » dit-il avec satisfaction dans la voix. Joe nous regarda inquiet.

 

«Excellents tigres» je dis.

« Excellent spectacle » dit Georges pour Joe

 

Nous rentrâmes à lintérieur du bar. 

 

Jétais encore dans lembrasure de la porte, quand Joe éteignit les lumières dans la cour. Lobscurité et le silence nous entourèrent.  Tout ça nétait-il quun rêve?

 

Au bar, je commandai une tournée de bière pour chacun.  Joe à pressent semblait plus animé.

 

« Avec quoi les nourrissez-vous? » ai-je demandé. Apres tout, mes dix dollars avaient été déclarés pour la nourriture des tigres! 

 

« Des têtes et des ailes » répondit-il

« Les têtes et les ailes de qui? »

« Poulets»

 

Nous apprîmes que Joe obtenait quelque quantité de têtes et ailes de poulets dun ami travaillant dans une entreprise de volailles.  Cétait ce que les tigres mangeaient chaque jour chaque matin et chaque soir, parfois seulement une fois par jour rien dautre, excepte quand Joe avait un peu dargent. Alors, les tigres obtenaient de la vraie viande mise au rebut par une entreprise de viande sous emballage.  Mais même pour cela, lentreprise voulait se faire payer mes 10 dollars serviraient à ça.

 

« Qui dautre vient voir les tigres? »

« Beaucoup de visiteurs» dit Joe.

« De temps en temps quelques écoliers» dit son copain.

«Pas de temps en temps; souvent» dit Joe. « Jouvrirai mon zoo et cirque bientôt; lannée prochaine peut- être »

 

Puis Joe parla de sa vie, de son grand rêve à venir, de son plan, de son projet. Les tigres venaient dun cirque qui avait fait faillite au moment même où il traversait Scottsdale, il y a de nombreuses années.  Le propriétaire sétait enfui au Mexique avec tout largent.  La vente aux enchères du chapiteau, des chariots et animaux navaient pas rapporté suffisamment pour payer les créanciers.  Personne ne voulait des tigres qui demandaient trop de nourriture.  Joe, le gardien des tigres, ne pouvait pas les abandonner; il ne pouvait pas abandonner « ses » bêtes. Aussi, il les a adoptés et leur a consacré sa vie.

 

Après quelques errances, il avait trouvé un refuge pour ses tigres dans la cour derrière un garage abandonné, dans une rue latérale de Cave Creek.  Il avait suffisamment observé le travail original du dompteur pour élaborer à présent son propre spectacle.  Les tigres ont travaillé avec lui parce quils avaient appris à le connaître pendant plusieurs années, et parce que cétait toujours lui qui les avait sauvés de la famine.

 

Cela avait duré de nombreuses années. Le plan pour le grand zoo et cirque avait été discuté pendant de nombreuses années.  Un plus grand nombre danimaux serait nécessaire pour de réels grands spectacles.

 

« Il parle toujours du zoo » interrompit le barman

« Je le ferai, pour les enfants» dit Joe, lannée prochaine … si jai assez dargent dici là».

« Il devrait lavoir fait, il y a longtemps, quand il était plus jeune et avait plus dargent» dit le barman.

« Je le ferai »dit Joe « mais jai dabord besoin dépargner de largent.  Peut-être un plus grand nombre décoliers viendront-ils cette année.  Peut-être leur demanderai-je de payer de temps à temps pour voir le spectacle ».

 

Ainsi nous apprîmes que les écoliers pouvaient voir le spectacle toujours gratuitement.  Parfois, quelques menus dons étaient faits.  Joe les utilisait pour la viande, de la vraie viande pour ses tigres.

 

* * *

 

Et les tigres ont vieilli.

 

Tant dannées ont passé depuis!

 


Lan dernier, jai eu encore quelques affaires à traiter en Arizona. Chucks Corral était toujours là, transformé en restaurant de luxe.  Cette fois, je nétais plus le seul convive.  Jappris que Joe était décède quelques années plus tôt.  Quant aux tigres, ils avaient été récupères par une société protectrice.  Seule la vieille barrière métallique était toujours dans la cour arrière où personne nallait désormais.

 

Je téléphonais à George; il venait davoir 87 ans. Son livre, son grand compte-rendu était toujours en cours de réalisation.  Il espérait achever l ébauche finale bientôt.

 

Jai maintenant 65 ans. Des que je trouverai le temps, je commencerai à écrire une histoire.  Jai une grande idée lhistoire de Joe et de ses tigres !  Mais je devrais commencer a lécrire dès à présent bientôt lannée prochaine peut-être !

 

Quand jaurai terminé cette histoire, je sortirai dans la nuit, quand les étoiles scintillent dans la vaste étendue du ciel obscurci au-dessus de la terre.  Je mémerveillerai devant les constellations détoiles où les anciens décelaient des animaux et identifiaient les personnages de leurs histoires.

 

Nest-ce pas là la constellation baptisée « Les Tigres » ?  Et que vois-je en ces étoiles, juste à côté ?

 

Joe !!

 

 

* * *

 

 

Cette histoire est base sur un fait réel.  Mais aujourdhui, je suis seul à men souvenir.  Quelques noms ont été changés; quelques anecdotes ont été ajoutées.  Les restes de la mémoire. ..