Cette soirée en Arizona me
revient souvent en mémoire. Cette
soirée, il y a dix sept ans, j’ai vu Joe pour la première et la dernière
fois ... vraiment ?
C’était en
octobre 1978 dans Scottsdale, en Arizona. La foule des touristes d’été
était partie; les visiteurs d’hiver n’étaient pas encore
arrivés. Les jours étaient encore
ensoleillés et chauds, mais les soirées devenaient fraîches. Je me trouvais avec mon vieux collègue
Georges au restaurant « Grapevine ».
Beaucoup venaient là, à cette époque, pour voir les belles serveuses;
quant à nous, nous voulions simplement profiter de la nuit étoilée depuis la
terrasse sur le toit, et déguster la pizza grecque, spécialité de la maison.
Georges avait près de
soixante-dix ans et semblait fatigué. Il
me parlait de son grand projet d’écrire un livre – mieux encore
une analyse et théorie complète en plusieurs volumes sur la société
humaine. Je lui suggérais de procéder
par petites étapes, en commençant par un article court sur le sujet, et je l’invitais
à se mettre à l’ouvrage
rapidement, pendant qu’il avait l’énergie de penser et d’écrire. La vie passe tellement vite.
L’atmosphère du
restaurant devenant bruyante, nous sortions de la ville pour atteindre un petit
endroit tranquille au-delà de la ville de Care Free. Nous passions Raw Hide, la
ville en décor western, recrée pour beaucoup de films de cow-boys, avec des
spectacles de canonnades simulées entre sheriff et gangster tous les
soirs. Enfin, nous laissions les
interminables aménagements suburbains, derrière nous.
Comme la route s’élevait
à travers l’obscurité
des collines éloignés, nous pouvions admirer les milliers de lumières de
Scottsdale, encore visibles dans le paysage en contre-bas, s’étaler
comme si elles étaient sur le plateau magique d’un bijoutier. Le ciel avec ses étoiles brillantes se
prolongeait loin au-dessus de nous et du sombre désert. Un lapin traversa la route dans le faisceau
des phares de la voiture, puis se mit à l’abri derrière un
cactus.
Rapidement, nous
approchâmes de Care Free et de ses énormes rochers rouges. Nous traversâmes la
ville, passâmes devant les élégantes maisons d’hiver des riches du
nord, pour atteindre finalement les maisons plus anciennes de Cave Creek. Juste face à nous se dressait un grand
bâtiment, comme une grange basse, faite de vieux panneaux de bois terne « Chuck’s
Corral » éclairé seulement par une simple lanterne de rue et le néon rouge
d’une
publicité de bière à la porte. Désirant
une boisson, nous décidâmes de nous arrêter et d’entrer.
Nous franchîmes le seuil,
accompagnés du grincement des charnières de la vieille porte. A l’intérieur,
il faisait aussi sombre qu’à l’extérieur. La grande salle était équipée de tables de
restaurant, mais personne ne les occupait.
Un vieux juke-box avec ses lumières typiques multicolores était adossé
au mur du fond. Un grand bar était sur
le mur de droite, en arrière. Un peu de
lumière provenait d’une simple ampoule pendant au plafond. Deux vieux hommes étaient assis là, avec des
vestes et des chapeaux de cow-boys comme dans un film de western. Le barman, tête chauve et moustache noire,
lisait un journal. Il nous jetait
furtivement un coup d’oeil. Georges et moi commandâmes une bière.
Apres un long silence, je
dis à l’un
des vieillards « ça se rafraîchit dehors ».
« Ouais » fut la brève
réponse.
Silence de nouveau
«C’est très calme
ici » dis-je
Après quelque hésitation
vint la réponse : « Ouais ».
Un autre long silence fut
interrompu par la surprenante question « D’où êtes-vous les gars
? ». Nous étions acceptés et ces vieillards au bar étaient prêts à communiquer
avec nous.
Bientôt, il nous apprîmes
que tous les deux étaient retraités et vivaient ici, seuls, depuis assez
longtemps, ayant perdu leurs familles. « Que faire d’autre ? Rien »
dirent-ils
Silence de nouveau.
Finalement l’un
d’eux
dit en jetant un coup d’oeil a l’autre « Joe a ses
tigres »
Des tigres !?
A pressent c’était
a mon tour de demeurer muet un moment; puis je dis « c’est bien »
« Ce n’est
pas bien » fut la réponse. « Cela coûte cher de les nourrir »
Apres un temps de
réflexion, j’acquiesçais
« non ce n’est
pas bien »
J’avais mordu à l’hameçon,
à pressent venait le crochet.
« Moyennant
rétribution, Joe pourrait vous les montrer »
Ils avaient trouvé comment
nous utiliser et espéraient un divertissement.
Joe était petit et très
mince, avec un visage ridé, pas rasé, comme si la chaleur du désert l’avait
asséché. Il nous regardait de ses yeux
foncés et fatigués, avec un air suppliant.
Je regardai Georges, qui me regarda.
Silencieusement, nous avions compris tous deux que nous étions là pour
quelque chose. Les tigres de Chuck’s
Corral à Cave Creek étaient certainement sans risque dans cet énorme
poulailler, avec ces gardiens. Peut-être
était-ce même des tigres en papier ?
Finalement, je sortis 5
dollars de ma poche et les mis sur le bar à côté de Joe.
« Autant pour chacun de
vous » dit l’un
des vieux hommes. Quel caractère ! Il
doit avoir été autrefois homme d’affaires ou maquignon … ou il reconnaît un
greenhorn quand il le voit.
Ça valait le coup pour
avoir de l’amusement. Je mis un second billet de 5 dollars sur le
bar !
Joe esquissa alors un
sourire. Il finit sa bière et se
leva. Nous comprimes qu’il
fallait finir également nos bières et le suivre. Joe se dirigea à l’autre bout du
bar vers une porte arrière. Quand it sortit, elle grinça autant que la porte d’entrée. Nous le suivîmes.
Dehors, la nuit était noire
comme elle ne l’avait
jamais été. Joe disparut dans l’obscurité
; puis, avec un déclic, cinq lumières s’allumèrent. Montées sur de hauts poteaux, elles
fournirent un éclat inattendu.
Néanmoins, cette lumière était faible pour la grande cour de sable que
nous découvrions. Sur la gauche it y
avait une vieille carcasse de voiture – une Chevy –
puis une cabane basse en tôle ondulée, fouillée, puis une autre épave –
un camion de ramassage brun – au milieu de quelques pneus et autres pièces
de voitures abandonnées. Derrière la
cour de sable et sur la droite, nous apercevions des masses de roches énormes,
encerclant totalement cet espace.
A notre surprise, le centre
de la cour était occupé par une barrière circulaire métallique d’au
moins 6 mètres de diamètre, et environ 4 mètres de hauteur, reliée par un
tunnel métallique de faible hauteur a une cabane en tôle ondulée. À l’intérieur de la
barrière circulaire nous remarquions de hauts tabourets, comme dans un cirque.
Joe nous regarda pour voir
si nous le croyons à présent. Son copain
considérait tout ceci avec une impression de grande fierté. C’était lui qui nous
avait parlé des tigres. Le barman
apparut à la porte observant notre réaction.
Je dis « Où sont les tigres
? »
Joe me lança un regard
offensé. Ne l’avais-je pas
cru ?
Il marcha vers le fond de
la cabane. Je le suivis en trois enjambes.
« Il ne faut pas les
effrayer » dit-il. « Ils n’aiment pas sortir dans la nuit »
Il ouvrit la porte de la
cabane. Une intense puanteur de tigres se répandit.
A l’intérieur, Joe
alluma une faible lumière. Derrière une
grille, je distinguai quatre gros tas de poils sur le sol.
« Hé » appela Joe; «
Hé, Hé »
Il saisit un long pique et
donna un coup dans les tas de poils. La
tête d’un
tigre surgit, puis une seconde.
Cela prit du temps, mais finalement
quatre tigres se mirent sur leurs pattes.
Etait-ce des tigres ou seulement des peaux de tigres lâchement
suspendues sur de longues barres, et pendant en faisant des plis. C’était certainement les
tigres les plus vieux et les plus maigres jamais vus, dignes du Livre des
Records.
Joe continua de pousser les
tigres, pousser et pousser, appelant chacun par son nom, jusqu’à
ce que le premier se mette lentement à marcher vers l’ouverture
menant au tunnel clôture. C’était
une réelle promenade de tigres – silencieuse, élastique, presque coulée comme
dans un ralenti de film, mais aussi soumise, sans quête de proie.
Nous quittâmes la cabane
pour observer la progression des quatre gros félins par le tunnel clôture. Ce pouvait-il qu’il reste un
certain feu vert miroitant dans leurs yeux ?
A l’intérieur
de l’arène,
chaque tigre bondit sur un tabouret, en douceur mais rapidement, montrant en ce
bref instant, son énorme taille et les restes de sa puissance. Puis tous les
quatre s’assirent
tranquillement.
Joe entra dans l’arène
par une petite porte qu’il ferma a clé soigneusement derrière
lui. Il avait laisse son chapeau dehors;
maintenant, il tenait un fouet et un grand cerceau dans ses mains. Le spectacle pouvait démarrer.
Joe se tenait droit à
pressent, tendu, comme s’il était plus jeune. Sa voix était forte, claire, déterminée. Le fouet claqua. Les tigres se recroquevillèrent. Soudainement, deux tigres des côtés opposés
sautèrent en même temps de leurs tabourets, l’un au-dessus de l’autre,
pour atteindre le tabouret libéré. Les
deux tigres demeurant en place devenaient nerveux. En grognant, ils montraient leurs
pattes. Sur un claquement de fouet et un
ordre court de Joe, à leur tour, ils échangeaient leurs sièges. Joe se tourna vers nous, lentement et
prudemment, sans quitter des yeux les tigres.
Georges et moi, les seuls clients, applaudîmes énergiquement. Mais le bruit se perdit dans la grande cour
de sable, avec un retour d’écho fantomatique répercuté par les roches,
comme s’il
venait d’un
large public de l’ancien
temps.
« Non, tu sais bien que c’est
interdit ici » ajouta son copain qui se tenait près de nous. « Mais que veux-tu
Joe ? Tu es tranquille ; pourquoi revenir dans le passe ! En ce moment le feu
de la vie est encore en toi. »
Un tigre sauta dans le
cerceau, puis le second et Joe leur fit signe de la main.
« Ils sont fatigués »
dit-il en jetant un morceau de nourriture à chacun. Tandis que les tigres mangeaient avec avidité
leur petite ration, Joe se tourna vers nous.
Avec un mouvement rapide du bras, il salua pour signaler la fin de la
représentation, se tenant alors droit et fier.
Nous applaudîmes encore plus longtemps et plus fort qu’avant.
Les tigres retraversèrent
le tunnel. Ils semblaient tenir leur
tête un peu plus haute, comme si leur promenade était plus agréable. Ils hésitèrent devant l’ouverture
sombre de la cabane, se retournant vers nous.
Alors, nous vîmes le premier se glisser dedans, suivi du second, puis le
troisième, et finalement le quatrième nous regardant une fois encore, avec la
tête abaissée.
Joe resta seul dans l’arène,
tenant son fouet et son cerceau. Il les
posa lentement, sortit de’l’arène et verrouilla la
porte soigneusement, apparemment avec hésitation.
Le copain de Joe se tourna
vers nous. « Très bien » dit-il avec satisfaction dans la voix. Joe nous
regarda inquiet.
«Excellents tigres» je dis.
« Excellent spectacle » dit
Georges pour Joe
Nous rentrâmes à l’intérieur
du bar.
J’étais encore
dans l’embrasure
de la porte, quand Joe éteignit les lumières dans la cour. L‘obscurité
et le silence nous entourèrent. Tout ça
n’était-il
qu’un
rêve?
Au bar, je commandai une tournée de bière pour chacun. Joe à pressent semblait plus animé.
« Avec quoi les nourrissez-vous? » ai-je demandé. Apres tout, mes dix
dollars avaient été déclarés pour la nourriture des tigres!
« Des têtes et des ailes » répondit-il
« Les têtes et les ailes de qui? »
« Poulets»
Nous apprîmes que Joe
obtenait quelque quantité de têtes et ailes de poulets d’un ami
travaillant dans une entreprise de volailles.
C’était
ce que les tigres mangeaient chaque jour – chaque matin et
chaque soir, parfois seulement une fois par jour – rien d’autre,
excepte quand Joe avait un peu d’argent. Alors, les tigres obtenaient de la
vraie viande mise au rebut par une entreprise de viande sous emballage. Mais même pour cela, l’entreprise
voulait se faire payer – mes 10 dollars serviraient à ça.
« Qui d’autre
vient voir les tigres? »
« Beaucoup de visiteurs»
dit Joe.
« De temps en temps
quelques écoliers» dit son copain.
«Pas de temps en temps;
souvent» dit Joe. « J’ouvrirai mon zoo et cirque bientôt; l’année
prochaine peut- être »
Puis Joe parla de sa vie,
de son grand rêve à venir, de son plan, de son projet. Les tigres venaient d’un
cirque qui avait fait faillite au moment même où il traversait Scottsdale, il y
a de nombreuses années. Le propriétaire
s’était
enfui au Mexique avec tout l’argent.
La vente aux enchères du chapiteau, des chariots et animaux n’avaient
pas rapporté suffisamment pour payer les créanciers. Personne ne voulait des tigres qui
demandaient trop de nourriture. Joe, le
gardien des tigres, ne pouvait pas les abandonner; il ne pouvait pas abandonner
« ses » bêtes. Aussi, il les a adoptés et leur a consacré sa vie.
Après quelques errances, il
avait trouvé un refuge pour ses tigres dans la cour derrière un garage
abandonné, dans une rue latérale de Cave Creek.
Il avait suffisamment observé le travail original du dompteur pour
élaborer à présent son propre spectacle.
Les tigres ont travaillé avec lui parce qu’ils avaient
appris à le connaître pendant plusieurs années, et parce que c’était
toujours lui qui les avait sauvés de la famine.
Cela avait duré de
nombreuses années. Le plan pour le grand zoo et cirque avait été discuté
pendant de nombreuses années. Un plus
grand nombre d’animaux
serait nécessaire pour de réels grands spectacles.
« Il parle toujours du zoo
» interrompit le barman
« Je le ferai, pour les
enfants» dit Joe, l’année prochaine … si j’ai assez d’argent
d’ici
là».
« Il devrait l’avoir
fait, il y a longtemps, quand il était plus jeune et avait plus d’argent»
dit le barman.
« Je le ferai »dit Joe «
mais j’ai
d’abord
besoin d’épargner
de l’argent. Peut-être un plus grand nombre d’écoliers
viendront-ils cette année. Peut-être
leur demanderai-je de payer de temps à temps pour voir le spectacle ».
Ainsi nous apprîmes que les
écoliers pouvaient voir le spectacle toujours gratuitement. Parfois, quelques menus dons étaient faits. Joe les utilisait pour la viande, de la vraie
viande pour ses tigres.
* * *
Et les tigres ont vieilli.
Tant d’années
ont passé depuis!
L’an dernier, j’ai
eu encore quelques affaires à traiter en Arizona. Chuck’s Corral était
toujours là, transformé en restaurant de luxe.
Cette fois, je n’étais plus le seul convive. J’appris que Joe était
décède quelques années plus tôt. Quant
aux tigres, ils avaient été récupères par une société protectrice. Seule la vieille barrière métallique était
toujours dans la cour arrière où personne n’allait désormais.
Je téléphonais à George; il
venait d’avoir
87 ans. Son livre, son grand compte-rendu était toujours en cours de
réalisation. Il espérait achever l’
ébauche finale bientôt.
J’ai maintenant
65 ans. Des que je trouverai le temps, je commencerai à écrire une
histoire. J’ai une grande
idée –
l’histoire
de Joe et de ses tigres ! Mais je
devrais commencer a l’écrire dès à présent – bientôt –
l’année
prochaine peut-être !
Quand j’aurai
terminé cette histoire, je sortirai dans la nuit, quand les étoiles scintillent
dans la vaste étendue du ciel obscurci au-dessus de la terre. Je m’émerveillerai devant
les constellations d’étoiles où les anciens décelaient des animaux
et identifiaient les personnages de leurs histoires.
N’est-ce pas là
la constellation baptisée « Les Tigres » ?
Et que vois-je en ces étoiles, juste à côté ?
Joe !!
* * *
Cette histoire est base sur
un fait réel. Mais aujourd’hui,
je suis seul à m’en
souvenir. Quelques noms ont été changés;
quelques anecdotes ont été ajoutées. Les
restes de la mémoire. ..