01-26-05
Le Mur
La mort s'est-elle approchée du représentant ? Il s'en suivit joie et amour
Comme d'habitude, nous
passions l'été dans notre appartement de vacances, dans le Midi, près de la
plage. Le matin, nous allions nager; au
cours de la journée, nous lisions, nous tenant à 1'ombre dans le jardin; et en
soirée nous allions dîner dans l'un des pittoresques villages de l'arrière pays
–
Mougins, Valbonne, Cabris. La vie était
agréable et légère, presque élégante.
Mais quelque chose
d'inhabituel se produisit. Un matin, je me réveillais avec la dernière vision
d'un mauvais rêve encore bien net dans mon esprit. Je ne sais comment, j'étais rentré dans un
mur en pierres, et me souvenais seulement de l'instant ou ma tête heurtait le
mur. Je ressentais la dureté impitoyable
de la pierre de granit, alors que j'attendais de mourir. Quand j'ai été complètement réveillé, j'ai eu
un certain pressentiment que la fin de ma vie était proche. Il me fallut toute la journée pour me
ressaisir et pouvoir parler à ma famille de ce rêve et du sentiment intime de
l'approche certaine de la mort. Après
cet aveu, ils ont tous bien ri, me disant de ne pas être superstitieux et de
reprendre courage.
Au-delà de quelques
semaines, cependant, l'histoire suivante s'est développée dans mon esprit et
m'a apporté la paix. Plusieurs années
après –
je suis toujours en vie – et j'écris cette histoire.
* *
* * *
Jacques vivait dans une
ville en Provence – je ne sais plus laquelle –
dans une banale banlieue. Elles se
ressemblent toutes: rues garnies d'immeubles d'habitations à quatre étages,
étroitement serrés, gris ou couleur brique, avec de petits magasins au
rez-de-chaussée. Jacques effectuait des
livraisons à bord d'un vieux petit fourgon, et livrait des marchandises –
j'ai oublié ce que c'était – dans divers magasins, et selon un itinéraire
immuable à travers les rues de la ville.
Il était doué dans sa façon de conduire: commençant par la rue la plus
étroite, allant de droite à gauche, puis la rue derrière, alors de gauche à
droite, et ainsi de suite, serpentant de cette façon jusqu'à la dernière rue.
Ensuite il rentrait chez lui.
Un matin, Jacques sortait
d'un rêve en sursaut, suant et troublé. Dans son rêve, alors qu'il effectuait
sa tournée quotidienne, il était rentré dans un mur en pierre. Il se rappelait parfaitement
du moment ou sa tête avait heurté le mur, ressentant la dureté impitoyable de
la pierre de granit, alors qu'il attendait de mourir. Le mur était fait de ces galets de taille
moyenne que l'on trouve dans le lit des rivières. Jacques se souvenait de chaque détail, même
de la grosse pierre grise contre laquelle sa tête avait cogné. C'était la fin.
Jacques se levait, pâle et
perturbé, et partait pour sa tournée quotidienne, sans rien révéler à sa femme
et à sa fille. Son épouse le regardait partir
en voiture, découvrant sur son visage une expression de profonde tristesse et
d'interrogation.
Ce jour et le suivant, il
continuait de faire ses allées et venues à travers les rues. Mais le troisième jour, quelque chose de bien
peu ordinaire se produisait. Jacques
découvrait exactement le même mur que celui qui était apparu dans son
rêve. C'était là, juste de l'autre côté
de la rue, alors qu'il tournait à droite, à l'angle de la rue menant chez
lui. Il croyait reconnaître chaque
pierre sur cette surface grise construite avec les galets de granit de la
rivière; la, il y avait aussi la grosse
pierre que sa tête était sensée avoir heurtée.
De retour chez lui, il ne
disait rien à sa femme, ni à sa fille, mangeait peu, et sortait « pour prendre
soin de quelques affaires». Dans
l'obscurité de la nuit, il arpentait les rues, pendant des heures, en
s'interrogeant: Quel
sens avait-il donné à sa vie ? Quel sens
lui donner pour continuer ? C'était
quoi ; toujours travailler pour un modeste appartement, une épouse simple,
et sa petite fille fluette ? S'enivrer
était inutile. Se tuer –
ce que cette pierre allait faire de toute façon – était
également insensé. Tout était trop
misérable; tout était trop sinistre pour apprécier quoique ce soit dans cette
vie. Seul le temps passait, jusqu'à ce
que l'inévitable se produise! Il se sentait coupé du monde, comme derrière une
glace, sur un chemin vers l'horizon lointain – un sentiment que
doivent éprouver les patients récemment atteints d'un cancer.
Rentrant chez lui, Jacques
trouvait la maison dans I'obscurité; son épouse et sa fille étaient allées se
coucher. Il frôlait sa femme légèrement, sans savoir pourquoi. Peut-être
espérait-il inconsciemment qu'elle puisse rompre ce malaise ou lui donner un
peu de chaleur? Son épouse ne réagissant pas, il s'endormait profondément. Le
lendemain, il se réveillait le premier et partait pour son dernier voyage.
Jacques voulait suivre une
fois de plus le même parcours, au volant de son vieux fourgon. Il avait calculé avec précision, le moment ou
il arriverait a ce mur. Mais aujourd'hui,
en début de parcours, il se déplaçait plus rapidement, sans donner aux
commerçants son habituel « Bonjour, ça va ». Puis, peu a peu, il conduisait plus
lentement, saluant de nouveau ses clients, répondant à leurs questions, et
finalement entamant son habituelle petite conversation. Une incroyable liberté intérieure commençait
à le délivrer de son stress. Il se
sentait flotter au-dessus de la réalité.
Il s'extasiait sur la lumière dans les rues ensoleillées, la lumière de
Provence, tellement appréciée par les peintres célèbres. Il voyait tout le monde; les femmes et les enfants
jouant.
Jacques effectuait sa
dernière livraison. Maintenant c'était le retour à la maison, vers ce mur, vers
la fin de sa douloureuse vie, vers un nouveau monde libre –
ou probablement son épouse et sa fille le rejoindraient un jour. Il s'arrêtait pour acheter un bouquet de
fleurs printanières pour sa femme, et un cadeau pour son enfant. Combien
inutile! Ainsi, il se sentait réellement libre!
Comme Jacques approchait
l'angle de la rue derrière lequel le mur I'attendait, il entendait une sirène
d'ambulance se rapprocher. Était-ce pour
lui ? Son front se couvrait de
sueur. Puis il sentait de nouveau le
frais; il était hors du monde, seul avec
son destin, sur une dernière ligne droite.
Pour ces dernières secondes, il gardait la tête haute, esquissant même
un sourire –
comme les statues grecques antiques des guerriers agonisants.
L'ambulance le rattrapait
juste au moment ou il tournait à l'angle de la rue se dirigeant vers le mur,
avec désinvolture.
Une foule de gens se tenait
là autour d'un gros monceau de matériel de construction. On ne voyait pas le
mur. Il venait d'être démoli et il y
avait un accident. Rien de grave, cependant.
Jacques poursuivait sa
route, comme s'il faisait un rêve.
Était-il encore dans la réalité?
Était-il encore en vie, dans cette lumière? Était-il sur le chemin le ramenant chez lui,
près de son épouse et de sa fille?
Jacques éclatait de
rire. Il se sentait inondé de vie,
peut-être même de joie. Avec panache, il
conduisait jusqu'à la maison, klaxonnait pour annoncer son arrivé. Il les saluait à la fenêtre, agitant les
fleurs et le cadeau.
Quand elles venaient à sa
rencontre, il les prenait dans ses bras, et les tenaient serrées pendant
longtemps, longtemps.